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 Souvenir d'ergothérapeute

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MessageSujet: Souvenir d'ergothérapeute   Sam 30 Juin 2012 - 7:28

J'ai décidé de reprendre mon ancien métier: Je suis parti travailler avec des enfants...


Burn out (ça c'est le titre la nouvelle)


Je suis dans mon lit. J’écoute chacun s’activer pour partir au travail ou à l’école.

...Silence.... Dom et Sarah sont sorties et il n’y a plus que moi....

Vite la messagerie. Du courrier. La Redoute, E-Bay, Alexandra de Price. Supprimer. Éteindre. Je me lève pour me rasseoir aussitôt, me lève à nouveau pour plonger ma main dans le placard vers la bouteille de Calva. Je ne prends pas la peine de sortir un verre, et puis ça va plus vite au goulot.

Ça va mieux.

Dehors il y a du soleil, je décide d’aller marcher un peu.

Le long du canal de la Moselle je me laisse bercer par le rythme de mes pas. Le vent souffle assez fort cet après-midi, quelques mouettes virent au-dessus de l’eau.

A cette heure, le lundi je devrais être en réunion de service, un rituel de près d’une heure un quart durant lequel nous sommes tenus informés des éventuelles allergies des enfants, des sorties pour consultation à l’hôpital, des démonstrations de matériel ou des heures de synthèse. C’est également l’occasion de déclarer notre emploi du temps de la semaine précédente, celui qui n’entre pas dans le programme médicalisé de saisies informatiques : des trucs aussi essentiels qu’un coup de téléphone un peu long, la recherche d’une caméra introuvable ou une conversation de plus de dix minutes.

Depuis plusieurs mois, j’assiste en étranger à cette interminable séance se reproduisant tous les sept jours quasiment à l’identique. La semaine dernière j’étais encore plus loin que d’habitude.

Une heure auparavant, il y avait eu cette séance avec Raphaël.

Je n’avais même pas pris la peine de le mettre dans son fauteuil roulant électrique… A quoi bon ? ce qu’il savait faire avec, comme le reste, était de toute façon inutilisable au quotidien. Raphaël pouvait manœuvrer comme il le désirait mais son esprit s’égarait si souvent et de mille façons qu’il pouvait représenter un danger pour les autres à tout moment.

J’ai sorti une boîte de Legos, celle qu’il réclame à chaque fois… pas envie de lutter.

- Et avec les Legos on pourra faire un tessur ?

Début du cauchemar.

Je dois tenir 50 minutes avec lui : Raphaël prend le tournevis et entreprend de fixer la première roue du tracteur, en tournant à l’envers comme d’habitude. Alors, lentement, je lui reprends l’outil, et, l’une après l’autre visse machinalement les roues du tracteur.

Je suis en train de passer un cap ; celui où l’état des gamins va m’être parfaitement égal. De toute façon, son programme est réglé : kiné, orthophonie, éducatrice, ergo, monitrice, aide médico-éducative, il peut faire n’importe quoi, penser n’importe quoi, un professionnel est toujours là pour reformuler ce n’importe quoi dans le langage du centre, Raphaël n’a plus besoin de langage, de conduite à tenir ou de bras pour faire avancer son fauteuil, une paire de bras ou un cerveau payé pour ça est à son service dans le plus parfait ennui.

L’autre jour, j’avais prévu de m’essayer aux sorties en emmenant au bord d’un étang, près du centre, trois enfants. Marc qui n’avait aucune envie de sortir avait oublié son fauteuil roulant électrique :

- Bon marc, tant pis tu marcheras avec nous puisque tu es venu jusqu’ici.
- Ça ne va pas, je pourrai jamais marcher tout ça, je ne viens pas, c’est tout.
- Pas question, on t’emmène et l'on verra bien comment que ça se passe.

C’est ainsi que Marc qui dans le centre ne se déplace qu’en fauteuil électrique s’est tapé trois kilomètres à pied, et comme la ballade avait l’air de lui plaire, il ne s’est pas plaint une seule fois.

Le lendemain, j’ai fait part de l’expérience aux collègues présents.

« C’était un choix thérapeutique, m’a dit son ancienne ergothérapeute, ça peut être discuté, mais nous avons décidé cela à cause des nombreuses côtes dans le centre, parce que Marc est fatigable »…

Je crois qu’on me paye pour fabriquer des enfants de centre… Pourquoi suis-je venu ici ? Tout ce que j’avais en tête en demandant cette mutation, c’était de quitter le monde des adultes et leurs problèmes tordus pour celui des enfants, que toute l’expérience accumulée ces cinq dernières années avec des personnes handicapées adultes, j’allais pouvoir m’en servir et refaire avec ces gamins les voyages, les rencontres et retrouver ces instants magiques vécus avec Eric, Franck, Mohamed, Nathalie et les autres. J’aurai dû me souvenir que rien n’avait été le fait de mon environnement professionnel, que tout s’était construit en dehors, sur mes congés et qu’il n’y avait aucune raison, au fond, pour qu’on me laisse ici entreprendre des trucs contraires à l’esprit des cinquante années d’histoire de cet institut.

Sur les étagères de la salle où je m’occupais de Raphaël, il y avait des objets poussiéreux fabriqués ici et qui n’avaient pas dû bouger depuis trente ans. D’ailleurs les pièces de fauteuils roulant hors d’usage, les jouets dépareillés et l’agencement désordonné de la pièce que je partageais avec une « ancienne » témoignaient du peu d’enthousiasme avec lequel les enfants étaient pris en charge.

- Et mon tracteur, il est dans la vraie vie ?

(Tu me vides, Raphaël, tes questions me renvoient aux miennes et à la lente destruction de mon énergie…)

...Je veux dire, est-ce qu’il peut fonctionner dehors ?

- Non, ça n’est pas un vrai.

- Pourquoi c’est pas un vrai ? est-ce qu’il y a un autre monde ? pourquoi y a pas plusieurs mondes ? Pourquoi mon tracteur c’est pas une locomotive ? on va faire un tessur, un tessur, t’es sûr ? ah, ah, ah !

Il est onze heures quarante-deux, je décide de ranger lentement, je tiens le tracteur pendant que Raphaël dévisse les roues. Dans ce sens-là, il y arrive, ses bras tordus lui permettent le geste.

Je ne pourrai pas pendre un gamin de plus.

Et ce matin je ne me suis pas levé pour aller au travail. C'était au dessus de mes forces.
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